Le paradoxe au sommet du Paraguay

L’ascension

C’est en juin 2016, le jour le plus froid de cette année, que j’ai découvert la montagne cerro Tres Kandu. Notre groupe d’amis était parti avec l’objectif de la grimper l’après-midi, mais les plans ont changé en dernière minute et nous nous sommes retrouvés dans une ascension nocturne. Ce fut une marche difficile, sans véritable entrainement, sans autres lampes que celles des téléphones et mourant de froid, mais nous étions motivés à l’idée de voir le lever du soleil depuis le « sommet du Paraguay ». C’était l’un de ces jours où j’avais encore du mal à accepter un important changement dans ma vie. J’étais confrontée à un « deuil émotionnel », à une récente rupture, et j’essayais d’éliminer de ma vie les clichés et pratiques de l’amour romantique.

Les émotions s’emparaient de mon esprit et je ne tentais pas de les freiner. Je savais que réfléchir à ce qui m’était arrivé était le meilleur moyen d’apprendre, de grandir. Malgré tout, par moments, mes pensées me trahissaient et se matérialisaient sous la forme de petites gouttes qui glissaient le long de mes joues avant d’être arrêtées net dans leur course par le rapide passage d’une manche de mon manteau. Cette métaphore littéraire vous laissera imaginer ma sensibilité ce jour-là. Je faisais de grands efforts pour que mes amis ne le remarquent pas, car personne n’aime voir un proche pleurer et je ne voulais pas gâcher notre week-end. Ainsi, avec ce dilemme à l’esprit, j’ai réussi à franchir les 842 mètres d’altitude.

Paraguay Ybuturuzu panneau sommet
Samuel plaisante souvent en racontant que « nous nous sommes rencontrés sur le plus haut sommet du Paraguay » et ceux qui ne le connaissent pas imaginent une vraie montagne 😂

Sur la cime, nous avons dû courir pour arriver aux meilleurs endroits d’où contempler le spectacle du soleil, qui avait déjà commencé à se lever et nous révélait toute sa splendeur. Le vent, le froid et le brouillard firent que l’expérience fut encore plus inoubliable, car ce genre de climat n’arrive presque jamais au Paraguay. A ce moment, j’ai enfin pu faire le vide dans ma tête et, avec mes amis, nous avons donné le départ au rituel de l’ère digitale : prendre des selfies pour les poster sur les réseaux sociaux.

L’inconnu

Tout en haut du Tres Kandu, se trouve une petite maison abandonnée, qui sert parfois de refuge pour les personnes qui grimpent avec l’idée de camper au sommet. Cette nuit ne fut pas l’exception. Un groupe de jeunes qui venait de Caaguazú avait tenté de s’abriter à l’intérieur de ses murs précaires. Oubliant délibérément toute mesure de sécurité, ils avaient allumé un feu de camp à l’intérieur de cet abri. Ils survécurent ainsi à la température qui tomba à moins de 0°C cette nuit-là. Comme si le fait d’avoir déjà du mal avec 800 mètres d’altitude n’était pas suffisant, les habitants de mon pays ne sont pas non plus préparés pour des températures « aussi froides ».

Tres Kandu Asado Sommet
Un dicton populaire au Paraguay dit que «todo bicho que camina va a parar al asador» (tout animal qui marche terminera sur le barbecue). Cette photo de l’intérieur du refuge le démontre très bien.
Bivouac dans la fumée
Ce n’était pas une blague, le groupe de jeunes a passé la nuit dans la fumée. Voici le feu de camp allumé à l’intérieur de la maison.

Mais, pour en revenir aux jeunes de Caaguazú, il s’avère que se trouvait avec eux un autre jeune homme d’apparence toute maigre, barbu, mal habillé et mal couvert, avec un petit appareil photo et une peluche entre les mains. Il avait l’air de ne pas bien connaitre ceux qui l’avaient invité à passer la nuit à inhaler du dioxyde de carbone et au barbecue de la veille. Comme le dit le cliché, véridique, que le Paraguay cherche à vendre au monde, être invité par des habitants à partager le peu qu’ils possèdent est plutôt fréquent sur cette « terre d’hospitalité ».

Cet « inconnu » nous avait vu arriver et observait nos tentatives pour essayer de prendre une photo de groupe. Il s’est alors approché et nous a proposé d’immortaliser notre aventure avec son appareil photo. Chose faite, il est resté un moment à discuter avec nous. Il s’est présenté sous le nom de Samuel Auguste, nous a raconté comment il voyageait en auto-stop avec son sac à dos et sa tente depuis plus d’un an. Il venait d’Argentine et son but était maintenant de parcourir le Paraguay. Il nous a aussi dit qu’il était français et avait renoncé à son emploi pour voyager. Il nous a commenté qu’il comptait visiter notre capitale, Asunción, et qu’il pouvait nous envoyer notre photo par WhatsApp.

Samuel froid sommet Tres Kandu
« L’inconnu » avec lequel je partage aujourd’hui mes rêves et voyages.

A cette époque, je travaillais pour le ministère du tourisme, et c’est à ce titre que son histoire m’a intéressée. Et non, ce ne fut pas le coup de foudre au premier regard, bien au contraire ! J’avais la tête ailleurs et ne savais vraiment rien de lui. Je voyais plutôt une opportunité éventuelle pour un article promotionnel sur le Paraguay en français, mais j’étais malgré tout réticente à lui donner mon numéro de téléphone comme ça. Je n’avais jamais voyagé de cette manière, et comme beaucoup de personnes, mon quotidien était plutôt la méfiance en l’inconnu.

Je lui ai donc d’abord dit de nous envoyer la photo par Messenger, mais il a insisté sur le fait que WhatsApp lui serait plus facile, pour l’envoyer depuis son téléphone. Je voulais récupérer cette photo, car c’était un très beau souvenir, alors j’ai baissé ma garde, choisi de lui faire confiance et dicté mon numéro. Il est ensuite redescendu assez vite, nous disant qu’il devait aller récupérer ses affaires à Villarica pour continuer à faire de l’auto-stop. De nôtre côté, nous sommes restés encore un instant à contempler le paysage, jusqu’à ce que le froid nous déloge et que nous décidions de retourner en bas.

photo groupe sommet Tres Kandu
Et voici la fameuse photo qui fut la raison pour rester en contact.

L’ironie

Je suis redescendue la première, seule, car des besoins naturels me pressaient (pardon pour les détails, mais ils font partie de l’histoire). Ma plus grande préoccupation à cet instant était que ma vessie puisse tenir jusqu’en bas, mais je doutais beaucoup de mes chances de succès. J’ai accéléré le rythme et suis descendue au moins trois fois plus vite qu’à l’aller. J’étais sur le point d’arriver et je commençais à me relâcher. Jusqu’à ce que je croise celui qui n’était pas vraiment un inconnu. En fait, j’ai d’abord entendu son nom et cru que c’était seulement un homonyme, pensé « quelle mauvaise farce du destin ». Mais j’ai ensuite pu le reconnaître, c’était lui, c’était…  mon ex. Hollywood n’aurait pas fait mieux ! Je sais que le Paraguay est un pays relativement petit, mais je ne m’explique aujourd’hui toujours pas comment nous avons pu nous retrouver au même endroit, alors que nous cherchions justement à nous éloigner.

Lorsque j’ai croisé son groupe, je l’ai salué en essayant de me montrer indifférente, mais je crois que je n’ai pas vraiment réussi (quand je raconte ceci à Samuel, il me regarde, rigole et me dit : je suis sûr que tu n’as pas réussi 🤣). Et il doit avoir raison car, après avoir dépassé mon ex, j’ai trébuché sur une branche et obtenu le record de vitesse pour se relever d’une chute. De nouveau sur pied, j’ai fait comme si de rien n’était et j’ai couru aux sanitaires. Je sais que vous attendez probablement que je conclus cette première partie de « l’origine de Jaha du Monde », que je vous raconte si j’ai réussi ou non à arriver intacte aux toilettes. Malheureusement (et peut-être par convenance), je ne m’en souviens plus, et il n’y aura pas non plus de photos ! Ce dont je me souviens, c’est que j’ai retrouvé la mémoire à partir du moment où mes amis m’ont rejointe et que je n’avais alors plus rien envie de dissimuler, seulement de rentrer chez moi pour dormir, car je me sentais très très triste. Ainsi s’est terminé le jour où j’ai rencontré Samuel pour la première fois.

A suivre…

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